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Pourquoi on a arrêté de vouloir devenir un produit

Par ExpertItLab · 09/03/2026

Pourquoi on a arrêté de vouloir devenir un produit

Pourquoi cherche-t-on à tout prix à devenir un produit, quand le service premium, bien positionné, peut générer plus de cash net que la plupart des produits qu'on connaît dans notre écosystème régional ?

On a longtemps hésité entre deux voies pour ExpertItLab : rester une boîte de services facturée au projet, ou construire un produit qu'on pourrait vendre en abonnement. Sur le papier, le produit gagne toujours ce débat. Marge plus haute, scalabilité, valorisation plus généreuse. On l'a entendu répété dans tous les événements startup auxquels on a participé à Abidjan et à Dakar.

Puis on est tombés sur le cas de data354, une société ivoirienne de conseil et de solutions data/IA. Zéro dollar levé, entièrement autofinancée. En 2024, elle a réalisé 5,3 millions de dollars de revenus avec 35 personnes — environ 151 000 dollars de revenu par employé, un ratio qu'on voit rarement chez des éditeurs SaaS locaux à taille comparable. Sa valorisation estimée, 15,8 millions de dollars, représente environ trois fois son chiffre d'affaires annuel — un multiple typique du service, pas du logiciel pur.

Trois fois le revenu, sans avoir jamais cédé une part de capital. On s'est mis à recalculer nos propres chiffres avec cette grille de lecture, et ça a changé une partie de notre feuille de route pour 2027.

La question qu'on se pose depuis, chez ExpertItLab : pourquoi cherche-t-on à tout prix à devenir un produit, quand le service premium, bien positionné, peut générer plus de cash net que la plupart des produits qu'on connaît dans notre écosystème régional ?

## Le mythe du produit qui scale "sans effort"

La théorie du SaaS dit qu'un produit logiciel a un coût marginal presque nul par client supplémentaire, donc une marge qui s'améliore avec l'échelle. C'est vrai une fois qu'on a atteint une base de clients suffisante. Le problème, dans notre région, c'est le chemin pour y arriver. Le marché africain du SaaS est estimé à 3,5 milliards de dollars en 2023, avec une projection à 10 milliards d'ici 2030 — une croissance réelle, mais qui suppose des cycles de vente longs, une éducation du marché coûteuse, et des investisseurs prêts à financer plusieurs années de pertes avant la rentabilité.

Entre 2020 et 2023, les startups SaaS africaines ont levé plus de 1,3 milliard de dollars. Mais les levées africaines dans leur ensemble sont passées de 2,9 milliards de dollars en 2023 à 2,2 milliards en 2024 — une baisse de 24%. Et les quatre grands marchés (Kenya, Nigeria, Égypte, Afrique du Sud) captent 84% de ces montants. La Côte d'Ivoire n'a levé que 33 millions de dollars en 2024, le Sénégal 22 millions. Pour une startup produit basée à Abidjan ou Dakar, le capital qui permettrait de tenir le chemin vers la rentabilité SaaS n'est tout simplement pas aussi disponible qu'à Lagos ou Nairobi.

## Ce que Wave nous a appris sur le vrai prix de la disruption par les prix

Wave, la fintech devenue la première licorne d'Afrique francophone, a cassé le marché du mobile money avec des frais de 1% par transaction, contre des frais qui montaient jusqu'à 10% chez la concurrence avant son arrivée. C'est une réussite spectaculaire. Mais elle n'est pas reproductible avec les moyens d'une PME comme la nôtre : Wave a atteint cette position après une série A de 200 millions de dollars. Un modèle transactionnel à marge unitaire aussi basse n'est viable qu'avec un volume massif, financé par un cash externe massif.

Une enquête menée auprès de 19 startups fintech africaines ayant accepté de communiquer leurs chiffres montre à quel point ce modèle est fragile pour tout le monde sauf les mieux financés : les revenus annuels vont de 1 million de FCFA à 30 milliards de FCFA, avec beaucoup d'acteurs coincés entre 200 et 600 millions de FCFA — rentables en théorie, mais sans jamais atteindre la masse critique qui rendrait le modèle transactionnel réellement profitable. On a réalisé, en étudiant ces chiffres, qu'on aurait probablement fini dans cette zone grise si on avait tenté de copier un modèle transactionnel low-margin sans le capital de Wave derrière nous.

## Pourquoi le service premium a mieux fonctionné pour nous que la théorie ne le laisse croire

data354 n'est pas un cas isolé dans notre lecture. Shuttlers, une plateforme de navettes B2B au Nigeria, a dépassé le million de dollars de revenus annuels dès 2020, quatre ans après son lancement, sans financement externe — alors que son modèle, très opérationnel (flotte, chauffeurs, service client), semblait a priori exiger beaucoup de capital. SAVA, une sales tech nigériane, a fait de même. Le point commun entre ces cas et le nôtre : des clients B2B avec un ticket moyen élevé, des coûts variables maîtrisés, et une croissance financée par le cash généré plutôt que par la promesse d'une hypercroissance.

Chez ExpertItLab, on a arrêté de considérer notre activité de conseil comme une étape de transition vers "un vrai produit". On l'a redéfinie comme le modèle qu'on assume, avec ses propres règles de jeu : marge brute élevée sur des missions ciblées, montée en compétence continue de l'équipe, et une croissance qui dépend de notre capacité à vendre plus cher une expertise rare plutôt que de vendre à bas prix un volume qu'on ne maîtrise pas.

## Ce que ça change concrètement dans notre pricing

On a testé, sur les six derniers mois, une augmentation de 20% sur nos missions les plus spécialisées — celles qui demandent une expertise qu'on est parmi les rares à proposer localement, notamment en intégration de données réglementées pour le secteur financier. On s'attendait à perdre des prospects. On en a perdu deux, sur douze discussions commerciales. Les dix autres ont accepté, sans même beaucoup négocier.

Ça nous a appris quelque chose qu'aucune levée de fonds ne nous aurait appris aussi vite : dans un marché où l'expertise data/IA reste rare en Afrique francophone, le prix n'est pas toujours le facteur qui bloque une vente. C'est souvent la confiance dans la capacité à livrer — et cette confiance-là, un produit générique ne l'achète pas plus facilement qu'un service bien exécuté.

## La limite qu'on assume : ce modèle plafonne à la capacité humaine

On ne prétend pas que le service premium soit une meilleure stratégie dans l'absolu. Il a une limite structurelle claire : notre croissance dépend directement du nombre de personnes qu'on peut recruter, former et garder, dans un marché où l'expertise data/IA senior est rare et disputée. data354 elle-même, malgré ses 5,3 millions de dollars de revenus, plafonne autour de cette contrainte — une levée pourrait justement lui servir à sortir de ce plafond en industrialisant une partie de son offre en produit. On regarde cette option avec attention, mais on refuse de la précipiter uniquement parce que c'est le récit que le marché préfère entendre.

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